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individu

"Si l'hypocondrie est l'obsession de la circulation des substances et de la fonctionnalité des organes primaires, on pourrait en quelque sorte qualifier l'homme moderne, le cybernéticien, d'hypocondriaque cérébral, obsédé par la circulation absolue des messages."

BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.41.



"Dans un milieu où tout ou presque tend à se numériser, le seul corps que l’on peut briser, encore et toujours, c’est nous-mêmes."1 L’individu se voit démantelé en composants recomposables dont la cohérence suit celle de la logique du marché. Son adaptabilité est un tremplin pour un capitalisme cognitif.

1 : Collectif, 2017. La Cassure. Paris : Editions Divergence.

Baignés dans l’illusion d’une liberté, par l’existence d’une multiplicité de possibilités offertes, nous évoluons finalement toujours dans un cadre défini par le néolibéralisme. Ce dernier, grâce à l’automatisation, fait disparaître des proximités physiques, tout en rapprochant virtuellement les individus au travers de l’interface-objet. La machine computationnelle est une interface entre l’autre et moi, une dilution humain-humain et une mise en relation homogénéisante. L’objet-machine est une projection de l’humain à la recherche de sa propre humanité.

Évoluant au sein d’un environnement fonctionnel d’objets, l’humain fait dialoguer, active, désactive, fait varier des fonctions. C’était selon ce modèle que l’homme fonctionnel, l’homme de rangement2, interagissait avec son environnement moderne. Cet homme tend aujourd’hui à devenir un homme servi. Un humain passif, autour duquel les objets connectés s’activent se désactivent et varient de manière autonome et intelligente.

2 : "l’«homme de rangement» n’est ni propriétaire ni simplement usager, c’est un informateur actif de l’ambiance." - BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.37.



L’humain s’inscrit dans une quotidienneté dont la banalité est contrebalancée par la fluidité des messages, de l’information qu’il fait circuler au travers des interfaces computationnelles. Il s’est enrichi d’un calque omniprésent de données qui vient organiser son cadre ordinaire. De la commande Amazon à la conversation ou à l’évènement sur Facebook, de recherches sur Google à la consultation de sites pornographiques, il gère ses objets de consommation, sa sociabilité, son travail, avec en arrière-fond de ses actes un enregistrement exhaustif de ses likes, de ce qu’il écrit, de ce qui l’attire et le répulse.

Le capitalisme cognitif s’inscrit dans cette marchandisation du profil, afin de cibler le consommateur avec précision. La subjectivité de l’individu est actualisée et archivée de manière constante. Les marchandises qui l’entourent ne sont plus découvertes par hasard. L’environnement virtuel qui se développe autour de lui le comprend, pour lui fournir les objets approchant le mieux sa réalité.

A l’image de Pinocchio, nous souhaitons que nos créations prennent vie. A travers leur automatisation s’exprime une personnification de l’objet ; une projection de l’humain sur son environnement construit ; le désir que tout fonctionne sans lui. L’automatisme inscrit une subjectivité au sein de l’objet devenu indépendant. Il passe d’une enfance de dépendance à un âge adulte relationnel et conscient. Mais cette voie semble mener simultanément à une réciproque, celle d’un humain complexé désirant égaler sa création. "Si le simulacre est si bien simulé qu'il devient un ordonnateur efficace de la réalité, — n'est-ce pas l'homme alors qui, en regard du simulacre, se fait abstraction ?"3

3 : BAUDRILLARD Jean, 1968. Le système des objets. Paris : Gallimard, p.80.